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Le Ciel des Oiseaux blessés

Le Ciel des Oiseaux blessés (5/5) : Le rêve d’un nuage

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Illustration par l’auteur

CYCLE « LE CIEL DES OISEAUX BLESSÉS » (5/5)
LE RÊVE D’UN NUAGE – LA CHOUETTE BLANCHE

La petite chouette blanche ne ferma pas l’œil de toute la nuit. C’est facile de dire que les chouettes sont des oiseaux nocturnes et que de toute évidence elles ne dorment pas sous le clair de la lune. Mais dans notre histoire le clair de la lune est pour quelque chose… La petite chouette donc ne ferma pas l’œil de toute la nuit. Au-dessus de sa tête, dans l’immensité étoilée du ciel, un nuage léger comme le souffle d’un ange couvrait délicatement la face radieuse de la lune. La fumée laiteuse du nuage tamisait les paillettes argentées de lumière lunaire et c’était si fascinant que la petite chouette blanche resta immobile dans la fraîcheur de la nuit habitée par les bruits mystérieux de la forêt. La fraîcheur lui transit le corps jusqu’à ce petit cœur très sensible qui s’agite et qui s’arrête subitement, et qui parait-il est une part essentielle de l’être que le vieux hibou sage essaie de comprendre, sans succès pour le moment. Sous le pennage blanc de la petite chouette ce petit récipient de la vie palpitant se serra d’émerveillement, puis se mit à battre de plus en plus fort, puis encore s’endormit, épuisé, d’un sommeil béat… Le jour venu, quand le rayon de miel lunaire fondit dans la dorure du soleil levant et que le nuage disparut comme un mirage dans les lueurs chaudes de l’aube, le cœur de la petite chouette blanche se lança dans un mouvement brusque et un peu douloureux après la silhouette de dentelle céleste presque invisible, puis se calma, assoiffé, dans un désir qui ne désespérait pas, sous les plumes blanches…

C’est à cet instant même que naquit le rêve  — ou plutôt c’était le moment précis où le rêve fut conçu  — une idée à peine esquissée, comme enveloppée du voile d’un nuage, germait dans le cœur de la petite chouette. C’était ravissant de suivre sa naissance au fil des jours qui passaient au-dessus de la forêt en frôlant les cimes des arbres… La petite chouette pensait à la lune, ce puits de lumière au milieu du désert de la nuit. La petite chouette savait qu’elle lui ressemblait avec ses plumes blanches et ses yeux couleur ambre qui dissipaient les ombres profondes de la forêt nocturne. Elle voulait, elle aussi, se lancer dans les étendues du ciel suivant les caravanes des étoiles ! Mais… une petite blessure sous l’aile gauche, tout près du cœur, l’empêchait de prendre un envol trop important. Quand même ! une blessure ne peut pas la priver du rêve !

Rêver ! Rêver du ciel, de la fumée brillante des nuages, du coquelicot enivrant du soleil qui apparaît à l’Orient à la fin des ténèbres nocturnes et réveille tous les espoirs… rêver d’un hibou jeune et très spirituel qui habite à la lisière de la forêt et qui aimerait peut-être son rêve du ciel, qui l’aimerait (sait-on jamais) elle aussi malgré la petite blessure près du cœur… Le rêve naissait comme naît le jour  — une lueur rosée cède sa place aux sources célestes du pourpre et de l’écarlate, avant que brille la lumière douce et généreuse aux couleurs de l’or et de l’argent, telle l’eau limpide pour les cœurs assoiffés du miracle d’amour. La naissance de tout vrai rêve est un miracle d’amour et c’est ce miracle qui arrivait à la petite chouette blanche — elle aimait !

Elle aimait et elle voulait vivre son rêve  — elle attendait sa réalisation… Le matin, la rosée scintillant sous la lueur timide de l’aube lui faisait penser au nuage. À midi, les toiles d’araignées luisantes lui rappelaient son rêve. Et la petite chouette blanche passait des nuits entières à méditer le souvenir de la beauté captivante d’un moment unique, comme si en cet instant inoubliable le ciel lui avait confié un secret… La forêt, aussi vaste qu’elle fût, ne pouvait pas abriter un rêve si grand. Car la petite chouette rêvait du ciel, de ces voies illuminées par des arcs-en-ciel et couvertes du duvet nuageux… La petite chouette n’arrivait pas à tout comprendre  — le rêve se dévoilait peu à peu à son esprit comme le visage du soleil se libère des vapeurs froides à la fin d’un matin envahi par la brume. Quand quelque chose échappe à notre entendement (surtout quand il s’agit d’un rêve céleste) il est vain de se forcer l’intelligence. Il faut tout simplement adresser une prière vers l’étendue silencieuse du ciel. Le cœur de la petite chouette blanche envoyait ses signaux angoissés vers l’infini des cieux et attendait patiemment le jour du miracle.

Le miracle, il faut l’avouer, se faisait attendre  — le temps d’un miracle, qui peut le prévoir ?! Au-dessus de la forêt glissait lentement l’ouate vaporeuse des nuages du printemps, puis arrivaient les orages de l’été, les brouillards de l’automne s’accrochaient aux branches des sapins, puis cédaient leur nid aux gelées de l’hiver… Trois longues années durant le cœur de la petite chouette blanche attendait ni plus ni moins l’accomplissement de la promesse du ciel. De temps à autre, assez rarement, lui parvenaient des nouvelles du jeune hibou, avec lequel, elle le savait avec certitude, elle pouvait vivre son rêve. C’était un des secrets que lui révélait le clair de la lune perçant un nuage…

Au début de la quatrième année la petite chouette blanche entreprit un voyage osé  — peut-être même très courageux pour son aile blessée et pour ses espoirs qui commençaient à s’effondrer tout doucement… Elle se rendit à la lisière de la forêt, là où les nuages se donnaient rendez-vous pour célébrer la naissance de la lumière au lever du jour. Chaque nuage se parait de celle des couleurs de la lumière qu’il aimait le plus et le ciel se transformait en mer sans rivage couverte d’écume scintillant de toute la palette  — de rose pâle au rouge éclatant, en passant par l’or et l’ocre. La petite chouette se rendit à cette fête le cœur hésitant et un peu résigné mais pas sans espérance car elle croyait les promesses du ciel. Il y avait, à cette fête, une couleur pour chaque espoir, et la petite chouette blanche y cherchait la sienne… Le ciel, comme à son habitude, lui offrit plus que le rêve  — le ciel sait dépasser les rêves puisqu’il les conçoit tous.

La petite chouette blanche se mit un peu à l’écart pour mieux observer le ciel et les nuages qui le peuplaient ! Elle buvait sa lumière et respirait, émerveillée, l’air de la fête, frémissant des chants des oiseaux. Vers le soir le jeune hibou l’approcha et s’enquit timidement :

– À quoi songes-tu, tu as tout le temps des yeux comme ailleurs ?

– J’essaie à suivre mon rêve, il est en train de s’envoler  — répondit doucement la petite chouette, et avant qu’elle termine sa phrase, le jeune hibou se lança vers le ciel pâlissant du soir, là où un petit nuage commençait à se noyer dans les vagues de brillance cuivrée, tout en gardant les traces d’argent qui témoignaient d’une nuit passée au sein de la lune… Le nuage glissa au long des derniers rayons du soleil et se posa avec grâce sur les ailes du jeune hibou.

Dans la lumière tendre du coucher la petite chouette blanche vit son rêve descendre sur la Terre par le dévouement de son ami, et elle sut dans son cœur qu’il leur appartenait de vivre le rêve ensemble. Aimait-elle le hibou ou son rêve ?  — à vrai dire, l’un par l’autre, mais l’amour s’installait pour toujours sous l’aile blessée et en guérissait la faiblesse… Elle aimait aussi avant tout cet immense ciel, cette étendue de lumière d’où descendait le rêve car le ciel est le pays natal de chaque rêve.

Et tout devenait simple et merveilleux comme un voile de nuage sur les plumes blanches d’une mariée le jour de ses noces… On vit le rêve dans une chapelle de soleil sous l’ombre rafraîchissante d’un nuage et aux sons des chants les plus inspirés des amis  — tous les oiseaux de la forêt.

Puis il faut faire le rêve subsister, résister aux tempêtes, le protéger de son pennage, le porter sur ses ailes jusqu’aux nues pour recevoir encore et encore la bénédiction d’un ciel limpide pour les jours et les nuits qui voient se succéder le clair de la lune et l’éclat du soleil… Dans le nid tapissé de la dentelle d’un nuage reposent trois œufs blancs et ronds comme la pleine lune  — la fierté d’une mère et d’un père sans parler de celle de l’arrière-grand-père…

Un jour, au lever du soleil, dans la brume rose qui rappelle un nuage, le rêve se matérialise, se bouscule dans le nid, pousse des petits cris, réclame sa nourriture et grandit à vue d’œil  — à faire fondre de joie et d’amour ce petit palpitant, toujours prêt à faire vivre des rêves… Des rêves qui s’envolent vers les cieux pour en solliciter la bienveillance, puis remplissent le cœur de confiance et d’allégresse pour toute éternité. Tout compte fait, peut-être le cœur s’envole plus loin que les ailes. Car, comme l’a noté depuis longtemps le vieux hibou sage, le ciel parle aux cœurs. C’est la petite chouette blanche qui lui avait confié cette vérité vivifiante le jour de ses noces avec le jeune hibou  — le petit-fils du sage de la forêt. Une vérité que la petite chouette blanche apprit pendant une nuit éclairée par la lune, bénie par l’apparition d’un nuage… L’apparition d’un rêve si cher qu’il était devenu l’essentiel même de son être et la base d’une intelligence qui dépassait celle des sages… En vrai sage le vieux hibou n’avait pas honte de puiser dans cette intelligence et de la transmettre aux trois petits nuages blancs qui allaient bientôt prendre leur envol vers les étendues argentées du ciel. Pour y trouver leurs propres rêves…

Svétoslava Prodanova-Thouvenin
de Strinava

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