CYCLE « LE CIEL DES OISEAUX BLESSÉS » (1/5)
TOUT CE QUI BRILLE – LA PIE
Aïe ! — sa poitrine se heurta contre une surface brûlante qui volait fort vite et cela lui fît très mal. La petite pie tomba lourdement sur les pavés sales, la voiture qui l’avait percutée s’en alla à toute vitesse la laissant abasourdie à côté de la route, une rue bordée des arbres tristes et d’immeubles somnolant dans la chaleur, la poussière et les bruits habituels d’un midi ordinaire du mois d’août… En vraie pie, le jeune oiseau poussa quelques claquements de bec mais personne n’y prêta attention… Fidèle à la joyeuse ténacité de sa race, la brave pie secoua énergiquement sa tête et promena son regard luisant alentour en cherchant des solutions. En même temps elle essayait de comprendre l’accident qui l’avait mise dans cette situation déplorable…
Elle avait quitté le nid paternel pour la première fois à l’aube dans la folle espérance de devancer le soleil torride et de trouver de l’eau avant que, telle une plaie brûlante, il n’envahisse le ciel. Le ciel très probablement en avait aussi mal qu’elle avec ce choc contre la voiture fonçant au-dessus des pavés. Pourtant elle avait suivi le conseil de sa mère !
– Tu vois ce morceau — lui avait-elle dit en montrant fièrement un débris de verre précieusement gardé dans le nid ! – L’eau sous le soleil c’est pareil ! — le verre lui renvoyait dans les yeux grand ouverts et brillants un peu de lumière assombrie, presque morte. Ce n’était pas très joli ni très convainquant, et le petit oiseau curieux quitta le nid poussé plus par la contrainte que par l’enthousiasme… Et, la voilà maintenant dans des beaux draps !
La pie se secoua prudemment et jeta un regard furtif autour d’elle. Rien, que des rayons de soleil éblouissants dans lesquels, prisonnières malheureuses, dansaient des petites mouches attirées comme elle tout à l’heure par la fascinante force de la lumière… Leçon première à tirer de cette expérience désastreuse : tout éclat de la lumière n’est pas à faire rêver… La pie se mit à nettoyer ses plumes abîmées par l’impact des vitres poussiéreuses de la voiture. Cela l’occupa un moment et lui permit de surmonter la douleur dans la poitrine et la déception de la première catastrophe de sa vie autonome. Et aussi de se rappeler qu’il lui fallait chercher un point d’eau pour désaltérer son corps blessé, chercher une occasion de réussir pour satisfaire sa soif de justice et son amour-propre. La nécessité impérieuse d’un succès ralluma son optimisme naturel. À cet instant même, une petite tache de brillant surgit en descendant les étages d’un immeuble et se mit à papillonner autour de l’oiseau l’invitant d’oser un vol vers les toits. La pie, le cœur assoiffé du bonheur, crut le bon augure et suivit la lumière en surmontant la gêne dans la poitrine… Bientôt elle se trouva face à un miroir placé trop près de la fenêtre, de l’autre côté des vitres dont elle avait appris à se méfier… Semble-t-il que certains bons augures sont là juste pour vous épuiser davantage !
La glace lui envoya l’image d’un oiseau hardi aux yeux pétillants d’intérêt pour la vie mais l’air un peu fatigué. La pie inclina sa tête pour faire poliment connaissance, l’oiseau d’en face fit autant. Un oiseau bien éduqué. La pie lui fit signe de son désir d’être accompagnée dans la recherche de l’eau, et son nouveau camarade répéta le geste avec exactitude mais resta à sa place avec un brin d’angoisse dans le regard. C’est là que la petite pie s’aperçut de quelques plumes abîmées sur la poitrine de son copain… mais c’était elle ! cet oiseau courageux et désemparé à la fois !
Elle resta immobile un instant à contempler le reflet de sa stupéfaction mécontente puis tourna le dos au miroir et à ses clartés mensongères. Où est-il l’éclat qui apaise la soif et l’angoisse ? Maman, ton trophée « précieux » ne m’a rien appris ! Je ne veux pas mourir de soif en admirant ma propre personne dans la prétendue brillance d’un morceau de verre qui se croit source de lumière… Je veux la lumière, la vraie, celle du ciel qui descend dans les ruisseaux pour les rendre visibles aux âmes assoiffées…
La pie éleva ses yeux vers la coupole auréolée du ciel comme pour une prière désespérée, un fin rayon du soleil plongea dans ses prunelles puis tendit sa flèche lumineuse vers l’horizon — la vraie guidance montre toujours un horizon à la portée de nos ailes — et la pie le suivit dans un dernier élan de ses forces combatives, s’arracha à l’univers triste et dangereux de la rue, du quartier, de la ville, survola un pré aux joyeuses couleurs du printemps et vit de loin quelques lueurs de la même gamme de la palette, lumières ondulées par une force douce et rafraîchissante qui est celle des eaux vives…
Le rayon du soleil descendit l’oiseau épuisé sur la rive et les gouttes du clair vivifiant lui donnèrent leur puissance qui affermit le corps et l’esprit par une leçon de vérité. Dans la fraîcheur du soir la jeune pie commença à bâtir son nid avec une seule idée qui l’animait après ce jour de quête : d’élever ses oisillons tout près de la vraie lumière.
Le bras tendre et subtil du soleil couchant tout doucement embrassa la petite construction près des eaux de sa chaude étreinte…
Svétoslava Prodanova-Thouvenin
de Strinava
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