
Illustration par l’auteur
CYCLE « CONTES DU TEMPS » (3/5)
LE BRIN DE PAILLE ET LE TEMPS
Conte inspiré par Stratford-upon-Avon
À mes parents
Les ouvriers terminaient déjà le toit de la nouvelle maison. Il leur restait deux ou trois jours de travail pour achever leur œuvre. Les doigts habiles des maîtres de toitures en paille tordaient les brins blonds, les tortillaient selon les règles de leur métier particulier et difficile qui crée l’abri des humains.
Le mérite de chacun est au poids de son œuvre sur la balance sensible de la vie. Le Temps efface de la face de la vieille Terre ridée les autres traces de l’existence, saupoudre avec la poussière dorée des années les blessures et cicatrices, fait disparaître le rêve vaporeux du bonheur non réalisé et les douleurs laissées par les vies entières. Le Temps est l’Endormeur secret des souvenirs lointains, muni de la drogue éthérée de l’oubli, vêtu de la cape blanche de l’hiver, pourvu des remèdes parfumés du printemps, servi par la douce langueur de l’été, affairé par les soucis amers de l’automne. Les saisons, faisant quatre-vingt-dix-neuf tours, anéantissent toute mémoire de l’homme, il ne reste que son œuvre.
Les maîtres ouvriers connaissent le Temps et ont peur de lui. Ils entrelacent l’habileté de leurs doigts dans la toiture de cette nouvelle demeure. Ils ont fait un pari avec le Temps et ils doivent gagner. C’est pourquoi ils agissent avec un peu de cruauté. La volonté de gagner est toujours un peu cruelle, et en plus les humains négligent les choses qu’ils considèrent comme nature morte. Et pourtant toute chose recèle la vie, il suffit d’avoir du cœur pour s’en apercevoir. Voilà maintenant, une petite paillette tremble de peur qu’on aille la casser, la tortiller, qu’on aille écraser son souvenir des champs verts qui vit en elle. Toute chose est vivante tant qu’elle peut garder en vie son souvenir le plus heureux. Le petit brin de paille souffle à l’oreille du vent :
– Enlace-moi, emporte-moi loin d’ici, dans les champs !
Le vent s’amuse à le faire frémir, il entend sa propre voix dans la prière du petit brin doré. Lui-même est pressé de s’en aller dans la campagne pour assouvir sa soif de liberté. Le vent prend la paillette de ses doigts translucides, la porte à ses lèvres et elle s’envole loin, loin, toujours plus loin…
Le brin de paille vole, emporté par le vent qui le laisse se poser dans les champs verdoyants de Windsor. La paillette s’abrite doucement dans les jeunes pousses de blé et s’abandonne au flux des souvenirs qui l’envahissent. Un des épis se baisse sur elle et murmure :
– Ne crois pas que tu peux de nouveau donner à quelqu’un la promesse de satiété. Le Temps t’a écrasée. Et tu dois te venger de lui. Ramasse dans ton creux ses moments. Attrape-les ! Glane-les, comme les moissonneuses glanent les épis. Tu les verseras au-dessus de celui qui seul peut vaincre le Temps, car il va se servir de ses propres armes. Il passera ses moments par le moulin de l’Éternité. Il aura la force de chercher leur vrai sens. Un moment dont on trouve le sens ne meurt pas, il fait partie de la richesse de la vie, il triomphe de l’Endormeur secret. Un souvenir à sens trouvé reste éternellement. Je voudrais que tu me venges aussi, prends ma revanche dans ta lutte contre le Temps !
Le bruit des pas et du rire joyeux de quelques jeunes femmes de Windsor couvrirent la voix de l’épi et glissèrent dans le creux de la paillette. Elle se sentit rajeunir. Le vent l’enleva dans ses bras de fraîcheur, la fit voler au-dessus des champs couleur émeraude, et le brin de paille se mit à absorber le charme de la nuit d’été habitée par les merveilles.
Ils volèrent après toute une journée, survolèrent la terre et les mers, les châteaux et les palais, des chaumières et des prés. Le brin de paille dérobait les trésors du Temps — du passé, du présent et de l’avenir. La plus cruelle des vengeances est celle des êtres inoffensifs. La petite paillette suçait les légendes des champs et des sérails, les amassait pour une heure inconnue…
Le vent se lassa de la porter. C’est exténuant de servir l’œuvre qui ne t’appartient pas. Un comédien de troupe itinérante la trouva dans les herbes, essaya de la mâcher, puis la jeta. Le brin doré se coucha dans la jeune mer verte d’un pré et se mit à attraper les bruits du Temps, il les emprisonnait tous, jusqu’au plus léger murmure. La sagesse de quelqu’un allait tamiser ses acquisitions précieuses et séparer l’important du vain…
Le troisième jour une hirondelle l’emporta dans son bec. La paillette écoutait les coups du cœur de l’oiseau et apprenait la liberté. L’hirondelle se posa — ô miracle ! — sur le même toit duquel le petit brin roux s’était évadé. Il s’avéra que la paillette ne convenait pas à la construction du nid. Malgré sa fierté elle enlaça humblement ses consœurs. Le brin de paille se plia au destin sans perdre sa charmante dignité. Il poursuivait son but. La paillette attendait le moment qui donnerait la naissance d’immortalité sous ce toit. Elle avait oublié sa nostalgie des champs. Il arrive qu’un âtre vaille mieux que l’immense fournaise du soleil. Le petit brin de paille attendait la nouvelle naissance du monde, un monde plus vrai, éternel, qui aurait vaincu le Temps avec la force de ses souvenirs sauvés avec sagesse…
L’Endormeur secret passait toujours avec crainte à côté de cette demeure. Les jeunes épis de blé de Windsor lui avaient annoncé avec joie méchante la vengeance de la paillette. Il en était devenu furieux ! S’il pouvait seulement connaître lequel des brins blonds le défiait ! Le Temps appelait les vents les plus violents à rugir au-dessus du toit de paille. Mais il savait déjà que c’était des efforts vains. Ils étaient peu nombreux ceux qui essayaient de le combattre, mais le Temps connaissait leur opiniâtreté — elle pouvait résister aux pires ouragans !
Ainsi s’écoula avec les eaux d’Avon un siècle. Dans une matinée bleue sous le toit de paille naquit un enfant — le fils du gantier Shakespeare. L’Endormeur secret, malgré sa peur, ne put s’empêcher de passer et de jeter un coup d’œil suspicieux au-dessus du berceau. Un léger bruissement de paille toucha ses oreilles. Comme un essaim d’étoiles, du toit se répandaient des moments préservés du Temps. Le Temps ne pouvait pas les attraper, les apprivoiser de nouveau — ils brûlaient ses doigts, et celui qui enchaîne les victoires faciles n’est plus capable de résister aux petits obstacles. Les moments sauvegardés appartenaient au nouveau-né.
Dans l’âtre tomba un petit brin de paille, se moqua de l’Endormeur secret, et avec un craquement joyeux, sans regret, se transforma en cendres. C’est beau de brûler du désir d’offrir à quelqu’un l’immortalité.
Un vent doux souffla dans la cheminée, tira des cendres une étincelle vivante et l’emporta vers l’étendue verte des champs. Avec la fidélité d’un vieil ami le vent la mêla à la chair luisante de la terre et la caressa avec tendresse. L’étincelle devint un tout petit grain de blé… Un miracle !
Dans les bras aimants de la Terre poussait l’éternité d’un brin de lumière dorée qui avait vaincu le Temps.
Svétoslava Prodanova-Thouvenin
de Strinava
o-o-o
