
Illustration par l’auteur
CYCLE « CONTES DU TEMPS » (1/5)
QUAND LE TEMPS APPRENAIT À MARCHER
Le Temps s’arracha en silence des entrailles de l’Étendue. L’accouchement fut sans douleur mais pénible ; la douleur de l’enfantement aurait donné naissance à l’amour maternel, tandis que le silence mit au monde le pouvoir.
L’Étendue comprit que désormais elle devrait vivre sous le pouvoir exclusif de sa jeune progéniture, qui à peine venait de voir le jour mais déjà tendait ses petites mains avides d’exercer leur puissance vers les étoiles. Le Temps pouvait les tenir dans ses mains sans que leur ardeur ne brûle ses paumes et faisait chacune chanter une mélodie propre à elle seule. Quand le son ne lui plaisait pas, avec une force étonnante pour son jeune âge, le Temps jetait, précipitait avec violence l’étoile rebelle dans l’abîme et elle périssait en laissant dans le ciel noir une trace lumineuse. Le Temps avançait ses menus doigts transparents et effaçait la lumière avec acharnement… L’étoile disparaissait dans le néant absolu ! L’immense cœur de l’Étendue, pourtant plein de lumière solaire, se serrait à la pensée qu’un seul coup des poings fermes et sans pitié du Temps suffisait pour arrêter son pouls enflammé. Mais le Temps était son fils et elle l’aimait malgré tout.
Quand l’enfant cruel quitta son berceau, l’Étendue pétrit l’énorme pain magique de la Lune et laissa son fils aller par la Voie lactée vers cette boule enchantée et rayonnante qui devait prédire son avenir. L’enfant marchait avec assurance. Au-dessus de la Lune brillaient trois étoiles. L’une avait le triste sourire du Passé, l’autre le visage affairé du Présent, la troisième la jeunesse impatiente du Futur. Toute tremblante, l’Étendue attendait : laquelle des étoiles allait choisir son enfant ? Toutes avaient fait leur apparition le jour de sa naissance.
Le Temps atteignit la boule du destin. La détourna. S’arrêta devant les étoiles. Les tapa légèrement pour en essayer le son. Prêta attentivement l’oreille. Toutes résonnaient d’une manière attirante. Le Passé donnait un son nostalgique et tendre, la voix du Présent était puissante mais ne durait qu’un court instant, l’Avenir retentissait avec force. Le Temps réfléchit. Puis poussa les trois clochettes d’un seul coup puissant. La musique disait la vérité. La musique ne ment jamais. Elle dévoile la nature profonde des choses. Le son des étoiles recèle leurs vérités. L’enfant inexorable le savait. Il écouta la musique des trois étoiles. Ensemble elles chantaient la mélodie du pouvoir. Le seul pouvoir que le Temps désirait, le pouvoir sans limites, le pouvoir éternel sur tout et sur tous. La petite main saisit brusquement les trois étoiles et en un instant le jeune enfant grandit et promena son regard dans l’immensité de l’Étendue. Ses yeux brillaient avec la lumière douce de la sagesse du Passé, mais leur lumière prononçait le verdict sans appel du Présent, son cœur battait dans le rythme du Futur.
L’Étendue frémit. Il lui arrivait ce qui peut arriver à n’importe quelle mère : elle avait mis au monde un être qui la surpassait, elle ne s’était pas attendue à cela. L’Étendue craignait son fils. Elle craignait aussi pour lui. Elle sentait que tout son être se hérissait de peur. Elle devait combattre celui à qui elle avait donné le jour. Elle allait l’emporter sur lui, elle allait subir des défaites. L’Étendue le savait déjà : le plus dur à supporter ce sont les victoires de la peur et la défaite de l’amour. Elle frissonnait, elle avait mal, elle avait peur. L’Étendue ressentait le poids des petites choses qu’elle recélait et chaque petite parcelle de son infini s’opposait au pouvoir du Temps.
Le Temps écrasait sous ses pas fermes les voies étoilées de l’Étendue. L’Étendue appelait à la révolte ses espaces énormes contre le pouvoir sans limite de son fils. Une lutte s’engageait, une lutte qui prendrait fin uniquement si les entrailles de l’Étendue donnaient une nouvelle naissance… Car le jour où elle mit au monde le Temps, l’Étendue conçut un rêve, l’Éternité…
Svétoslava Prodanova-Thouvenin
de Strinava
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