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Ad Astra Tome 1

Ad Astra Tome 1 (6/6) : Gabriel de la Pléiade

CYCLE « AD ASTRA TOME 1 » (6/6)
GABRIEL DE LA
PLÉIADE

– Permettez-moi de me présenter  — l’homme à l’apparition salvatrice (si souvent par la suite fit-il usage de ce don !) s’inclina discrètement et sans effort malgré sa canne et le chaton sous la cape.  – Gabriel de la Pléiade, ambassadeur de l’Infini dans la cour du roi Léonard de Pavitta.  – J’ai l’impression que les luminaires provoquent votre vif intérêt, mon prince ?

– Un intérêt maladif, je m’efforce de le satisfaire, mais…  — miss Staford arrêta son sermon exténuant habituel  — l’ambassadeur lui adressait un regard sévère qui ne manquait toutefois pas de condescendance.

– Quel nom avez-vous donné à votre chaton  — s’enquit Gabriel de la Pléiade pour surmonter le silence gênant.

– Étoile  — dans les habitudes irritantes de miss Staford était aussi celle de répondre à ma place trois fois sur quatre…  – un animal qui n’est pas digne  — cette tirade-ci, l’envoyé de l’Infini l’arrêta avec un geste maîtrisé.

– Nous le réchaufferons avec de belles braises d’étoiles  — murmura Gabriel de la Pléiade en me faisant signe de le suivre.

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Ce geste complice je le connaissais. C’était ainsi que ma Mère m’amenait dans ses jardins secrets…  avant de disparaître dans un infini qui dépassait mon entendement d’enfant…  Gabriel de la Pléiade venait aussi d’un Infini, un autre, plein de vie, d’élégance et de beauté, un Infini qui unissait le Bien et le Beau comme dans la philosophie hellénistique, matière que ma préceptrice m’enseignait sans beaucoup de conviction et sans conscience de ma passion pour le sujet…

Mes passions…  cet étrange ambassadeur les ravivait avec une aisance étonnante… Je le suivis, miss Staford marchait une moue mécontente à ses lèvres capricieuses, mais ses arguments désespérément hostiles à cette expédition improvisée n’arrivaient pas à détruire le charme puissant de cet envoyé majestueux, sévère et tendre, enveloppé d’un mystère envoûtant, pour qui il n’y avait en ce moment rien de plus important que Étoile, cette chatte très ordinaire dont la présence dans le Palais n’y ajoutait aucun élément de somptuosité… Comme elle je m’abritais dans l’aura de Gabriel de la Pléiade, le suivant avec confiance, sans même me rendre compte que nous avions quitté mon petit univers pour sortir dans les champs, là où la terre touche le ciel. Le ciel versait une lumière généreuse, et les oiseaux volaient droit vers sa prunelle brillante, plongeaient dans son disque étincelant pour allumer leur pennage des couleurs d’arc-en-ciel. Alertés par nos pas, des petits lézards traversaient en flèche les pierres réchauffées par les premières ardeurs du jour, et dans les coupes des fleurs les abeilles s’affairaient en répétant avec application leur chant monotone.

Je me suis senti perdu dans ce vaste monde, mon corps fondait en devenant une substance lumineuse, dans laquelle, effrayé et émerveillé, mon cœur battait à la folie… J’avais quitté l’espace qui avait pour centre ma propre petite personne en suivant un homme que il y a une heure je ne connaissais même pas…  Je lui fis confiance car avec un seul geste il avait su éliminer les conséquences de ma cruauté irraisonnée. Sans encore le réaliser, je reconnus en lui une boussole plus vraie que miss Staford, car la miséricorde est un guide plus fidèle que les préjugés…

Gabriel de la Pléiade s’arrêta sous un vieil orme touffu et dit :

– Votre altesse, je me rends compte que je vous demande ce qui n’incombe guère à votre rang, mais cela s’impose  — il faut débroussailler un peu ces lieux, et il faut le faire les mains nues…  – Il ajouta tout bas  — C’est à nos mains de réparer les dégâts qu’elles ont causés…  Êtes‑vous disposé de m’aider ?

Il parlait sans perdre du regard de ses yeux pénétrants mon enseignante malheureuse, bien obligée d’avaler ses objections.

Pendant que nous préparions la place pour le feu, Étoile restait sagement blottie sous la cape de l’ambassadeur, et quand elle osait pointer son museau sous les plis bleus, ses yeux griffaient avec plus d’acharnement que ses ongles. Elle ne m’avait pas absous…  Il fallait que je lui accorde du temps avant de tenter à nouveau de m’abriter dans la pelote moelleuse de son amitié…  Je laissai mon regard se perdre dans l’étendue élevée au-dessus de nous, qui m’avait toujours attiré avec l’éclat éternel des luminaires. La Terre ne tournait plus autour de moi, elle faisait son chemin dans l’espace, appliquée à observer les heures de l’aurore et du crépuscule, soucieuse de nourrir ses habitants, ses enfants perdus à mi‑chemin entre les ténèbres de la nuit et le brillant discret de l’aube… C’est à cet instant que j’ai découvert Pavitta et pris conscience de mon devoir de souverain envers la terre de mes ancêtres…

Les étoiles vertes descendent l’horizon, le ciel tourne tel un kaléidoscope vivant unit et disperse les astres, et mon cœur d’enfant hésite entre la joie de me hisser sur les pointes des pieds et les effleurer, et la crainte de quitter le giron maternel de la Terre. Cette Terre, dont le souffle chaleureux m’enivre avec le parfum suave de la sarriette sauvage. Elle, qui chante pour moi la berceuse des grésillons et me réveille avec l’appel amoureux des cerfs. Cette Terre, qui suscite la fascination des étoiles et retient leurs regards émerveillés. Pavitta, la patrie perdue que Gabriel de la Pléiade m’a rendue et m’a appris à aimer. En vrai envoyé de l’Infini, il avait transformé Pavitta en chemin étoilé vers les cieux, en pont suspendu sur les chutes des astres. Ma Terre de rêve, je ne puis m’arracher à elle, je n’arrive à croire l’existence d’une étoile plus fascinante que les feux de ses aurores, plus désirée que la fraîcheur de ses soirées, plus envoûtante que les auréoles colorées sur les eaux mousseuses qui jaillissent de son sein… Gabriel la fiançait avec le ciel, et dans ses herbes, telles des étoiles égarées doucement brillent les pétales de marguerites…  Et prédisent l’Amour…

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Demain je quitterai Pavitta. Je veux amener avec moi le meilleur de cet amour. Je suis venu pour te dire au revoir, Astra. À l’aube je m’envole avec Gabriel. Pour longtemps. Je te laisse mon journal. Avec le souvenir de notre enfance, pour qu’il t’amène vers mon amour. Je dois aller, et toi, assieds‑toi près de la fenêtre et lis mes confessions. Ainsi nous marcherons ensemble sur les sentiers des étoiles…

Le souffle puissant du vent ferma la porte derrière Orion. Le chaton dormait la tête sur le tome épais relié en rouge…  Astra prit la petite bête et le journal du prince, et dirigea ses pas légers vers l’escalier menant au grenier. Le grenier a toujours été son refuge  — elle y venait pour cacher sa douleur ou pour jubiler ses victoires. Le grenier était vaste et clair, tel l’avaient voulu Fabiola et Slav, et contrairement aux autres combles dans la bourgade, il avait une grande fenêtre qui donnait pendant le jour sur le canyon pittoresque de l’Andec, et la nuit se transformait en baie lumineuse ouverte vers le ciel semé d’étoiles…

Astra s’assit sur le coffre ancien où, soigneusement rangés par la Guérisseuse, dormaient ses jouets et robes d’enfant, installa sur ses genoux le chaton et envisagea un court moment l’étendue scintillante au-dessus de son monde endormi…

– Hou-hou-miaou  — cria du haut de la charpente la chouette qui y avait son nid. Dans le crépuscule du toit ses yeux luisaient comme les astres, inquiets de ce qui se passe sur la Terre aux heures de la lune pâle et distraite…

– Miaou  — répondit mollement le chaton et sombra de nouveau dans ses rêves.

Astra ouvrit le volume rouge et, sous la lumière des étoiles bienveillantes, lut sur la première page son prénom…

À suivre…

o-o-o

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