CYCLE « AD ASTRA TOME 1 » (5/6)
UN SOUVENIR LOINTAIN
Même le soleil brillait ce jour-là d’un éclat exceptionnel pour célébrer l’importance de l’instant… De cet instant précis où l’on prend conscience de sa place, et peut-être de son rôle dans l’Univers…
Pendant mon enfance l’Univers se limitait à l’enceinte du jardin du Palais, et naturellement le centre de cet univers restreint était ma propre personne qui cherchait son chemin à l’aide d’une boussole pas très fiable qui portait le nom de miss Staford. Une boussole qui pouvait aisément et par bêtise me faire perdre le Nord, et malgré mon jeune âge j’avais appris de ne lui faire confiance que très partiellement.
C’était un matin clair et frais. Selon ses principes stricts miss Staford insista qu’on sorte « en plein air » avant même que la faucille fine de la Lune disparaisse complètement dans la lumière abondante du Soleil. Nous nous installâmes près du lac ombragé, et je suivais le reflet du croissant pâlissant qui, nous approchant, flottait telle une brindille de bouleau sur les eaux vertes.
Une douceur effleura la poignée de ma main et me fit détourner les yeux de ce spectacle saisissant. Le chaton que j’abritais depuis un mois dans ma salle de classe, et qui avec sa lignée pas très noble provoquait le mécontentement de miss Staford, frottait son museau contre ma main. Sans réfléchir je le pris brusquement et le suspendis au-dessus du reflet lunaire. Je prononçai solennellement : « Tu es le premier chaton qui marchera sur la Lune » et je lâchai la protection de mes doigts autour de son menu corps. La petite créature désespérément enfonça ses griffes dans la paume traîtresse de ma main avant de tomber dans l’eau et de battre avec un désespoir encore plus amer sa tiédeur verdâtre. La douleur ne m’empêcha guère d’apercevoir la canne finement sculptée qui dépassa la bordure entourant le lac, se tendit vers le chaton qui saisit son aide salutaire, et porta son corps hérissé sur la rive. Une main aux doigts beaux, forts et souples, prit la pauvre créature, la porta à une poitrine large, et le chaton disparut dans les plis d’une énorme cape bleue…
C’est ainsi que je rencontrai pour la première fois Gabriel de la Pléiade.
o-o-o